07 avril 2006

DIGITAL AUDIO TEPR

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Si le rap est un pandemonium, Tanguy Destable alias Tepr figure parmi les dieux de l’Hadès. Après le sombre, très sombre, The Deadly Master Of Rappers From Hell, il livre une suite enflammée. Côte Ouest est une invitation à remuer sur les braises du hip-hop le plus chaud du moment. Moitié d’Abstrackt Keal Agram, un duo actif dans le renouvellement d’un genre ciselé par Dr. Dre, Timbaland et les Neptunes, Tepr fait partie de ces têtes de proue qui ont modifié l’esthétique du hip-hop à la suite de DJ Shadow.
Difficile d’inclure ce maître du laptop dans une mosaïque. Il défend une culture très mixte où le rock bilieux de Chokebore tolère l’électronica elliptique de Clouddead. Mais il semble que l’intérêt qu’il porta longtemps aux raffinements plaintifs de Boards Of Canada aient buté sur un retour de flammes. Sans tourner le dos au style cérébral et tourmenté de son premier album, Tepr glorifie désormais l’union des corps en mouvement et la dialectique gyrovague des dancefloors. Après avoir sévèrement électrisé le Festival Astropolis, il s’explique sur sa démarche que l’on qualifiera, vous l’avez compris, de sautillante. Tepr n’aime pas (mais alors du tout) se faire agrafer. Son prochain opus, assurément, trouera le filet des pêcheurs de gros.


Qu’est-ce que Tepr ? Un hip-hop mutant post-sérialiste ou une nouvelle aube pour la house ?


Ni l’un ni l’autre. C’est mon envie de travailler seul à l’élaboration de ma musique, qu’elle soit électronique ou non. Bon, là, il se trouve que ce que je fais est électronique.


La nonchalante mélancolie qui traversait votre précédent opus évoquait le minimalisme de Philip Glass, le cinémagisme de Ryuichi Sakamoto ou encore les micropolyphonies de György Ligeti, auriez-vous bradé ces nobles références contre des petites frappes de la musique populaire et quelles en sont les icônes ?


Ce sont des influences que je revendique toujours mais en ce moment, j’ai besoin de sentiments directs, d’où mon respect pour beaucoup de producteurs actuels qui arrivent en une boucle à te faire rentrer une chanson dans la tête pour les trois mois à venir. Quelqu’un comme Jacques LuCont (Les Rythmes Digitales) est très fort pour ça ainsi que Feadz d’une certaine manière. Mais plein d’artistes m’ont marqué ces dernières années, M Oizo, Jackson, Diplo, Timbaland, Errorsmith … ces mecs cherchent vraiment à faire avancer les choses. Mais les anciens sont toujours d’actualité. Et j’ai toujours envie de courir les bras en l’air quand j’écoute « Kids In America » de Kim Wilde.


Côte Ouest est plutôt secouant. La musique y joue vite. Les rythmes sont saccadés. Faut-il conclure que vous ne vous adressez plus aux mélomanes studieux avachis dans un sofa pourpre ?


A travers ma musique, je m’adresse essentiellement aux filles. Après les avoir fait pleurer dans leur chambre avec The Deadly Master, le but de Côte Ouest est de faire surgir des cascades de sentiments digitaux dans leurs cœurs et surtout de les faire danser.


A l’exemple de Paul D. Miller alias DJ Spooky, docteur ès lettres que vous avez fréquenté, vous êtes diplômé des Beaux-Arts, qu’est-ce que ça injecte dans votre musique ?


Au départ, un côté un peu « intello-bleep-expérimental-chiant » mais j’en suis revenu et je ne regrette pas du tout cette période. J’ai fait cinq ans de Beaux-Arts, c’était cool, ça me laissait le temps de faire mes concerts et j’avais des bourses. La belle vie.


À propos de fréquentation, vous avez accompagné Alain Bashung, Rodolphe Burger, The Herbaliser, qu’est-ce qu’un rappeur de l’enfer a à voir avec ce beau linge ?


Burger, Bashung, The Herbaliser, même si je ne suis pas fan de tout (mis à part Bashung), il faut reconnaître que ces artistes aiment créer des rencontres musicales et c’est tout l’intérêt de la démarche « créatrice » : aller chercher la confrontation pour mieux avancer. Mais The Herbaliser ne sont définitivement pas mes amis.


Après avoir travaillé avec David Gauchard, metteur en scène d’un Hamlet très electronica, avez-vous des projets multimedia d’envergure ou des envies complètement folles ?


Je dis stop à l’overdose d’images. On ne peut plus voir un live sans se taper des vidéos avec des pixels ou des images de bâtiments en super 8. Quand je viens voir un mec jouer en live, je suis pas au cinéma. J’ai vu tellement peu de trucs qui m’ont plu que mon jugement est assez dur à ce sujet. Il faut arrêter de nous vendre ce concept comme LE FUTUR. Il n’y a rien de plus fait et refait que de coller une image sur de la musique. C’est heureusement en train de changer avec des mecs comme Gangpol und Mit, Pfadfindedrei & Modselektor …


ECOUTER :


« The Deadly Master Of Rappers From Hell » (Idwet/La Baleine)

« Hamlet » (Idwet/La Baleine)

« Côte Ouest » (Idwet/La Baleine)

SEE :

www.myspace.com/tepr

http://tepr.free.fr

www.idwet.com

www.chez.com/wart

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06 avril 2006

M 83 ❘ BEFORE THE DAWN HEALS US

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L’aventure immobile actualisée par Xavier de Maistre dans son Voyage autour de ma chambre (1794) a produit en littérature de célèbres émules tels que Blaise Cendrars ou encore Pierre Mac Orlan. La musique connaît depuis quelque temps d’exceptionnelles odyssées hors les routes. Anthony Gonzales, explorateur de sphères sonores inaperçues, témoigne de possibilités qui peuvent se passer avantageusement des gros moyens de transport. A la pliure du nouveau millénaire, il lance avec Nicolas Fromageau M83, un module electro lo-fi qui confirme aujourd’hui l’exactitude de sa trajectoire. M83 est le nom d’une galaxie spirale dans la constellation de l’Hydre femelle.
Depuis sa chambre de jeune fox à Antibes, Anthony Gonzales prépare, à l’aide d’un synthé, d’un sampleur et d’un magnétophone 8 pistes numérique, une rare expédition qui fera événement. Un premier album éponyme sort en 2001 chez Gooom, label avant-gardiste qui fait connaître les désormais incontournables Abstrackt Keal Agram, Cyann & Ben et Mils. Ne dit-on pas que le label de Jean-Philippe Talaga est devenu le concurrent qualitatif de Warp, découvreur d’Aphex Twin et de Squarepusher ?
Quatre ans ont passé, l’aventure d’Anthony Gonzales a franchi les murs de sa carrée Antiboise. M83 est une référence terraquée et un module toujours en mouvement. L’adolescent électrisé par les jaillissements volcaniques de Sonic Youth et les lévitations bruitistes d’Ashra Tempel et d’Edgar Frœse se reconnaît à présent dans les variations délicates et éthérées d’Isan et de Clouddead. Before The Dawn Heals Us marque un pas dans l’assomption d’une certaine musique hypnotique initiée par Klaus Schulze et Manuel Göttsching, vulgarisée par Pink Floyd. Ce dernier album est d’une puissance irrégulière offrant des pièces incroyables comme « Moonchild » ou « Teen Angst » à côté de tracks moelleux dignes des liturgies de Procol Harum (« Farewell/Goodbye ») dans le pire des cas et de Michel Polnareff (« Can’t Stop ») dans le meilleur. Avec ses chœurs de voix étirés et ses nappes de synthés infinies, l’album est plutôt plaisant. Sans doute, une étape. Peut-être une errance dans la nuit des étoiles. Guy Darol

 


Ø BEFORE THE DAWN HEALS US (Gooom/Labels)

Ø www.gooom.com

Guy Darol

02 avril 2006

ROBERT LE MAGNIFIQUE

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Ce n’est pas parce qu’il se fait appeler Robert le Magnifique qu’on doit lui prêter des tournées de grand duc. L’homme est beau mais sans grandiloquence. Munificent bassiste : tout est dans la musique. Un son de rogomme et d’elfe d’où émane le souvenir de Morphine et de Mark Sandman, band leader naufragé à Rome.
Magnifique, comme Saint-Pol-Roux écrivant « la musique est une greffe », le grand Robert nous donne Kinky Attractive Muse, son deuxième album. Le titre est à lui seul un palimpseste. C’est de l’eau de roche. Clair qu'il annonce la couleur pop. D’abord les Kinks et l’on veut y voir le meilleur : The Village Green Preservation Society ou encore Arthur Or The Decline And Fall Of The British Empire, ce chef d’œuvre vraiment inégalé.
Si le coloris rappelle le moiré hypnotique des peintures pailletées de Malaval (autre Robert), la forme emprunte à la jungle sonorielle. Mélange est le substantif idoine pour qualifier la galette. Bassiste, allié de DJ Vadim et d’Abstrackt Keal Agram, le Magnifique avoue deux faiblesses : Erik Truffaz et Led Zeppelin. C’est en marchant sur ce fil conducteur qu’il convient d’écouter le swing déviant du compositeur imbibé des exercices acrobatiques de Primus et de son voltigeur Les Claypool.

Kinky Attractive Muse est une galerie de sons et de miroirs où s’irisent des reflets de bubblegum et d’acid rock, de kosmische music et de hip-hop envoûtant. La jaquette émet des signes qui ne trompent pas. Une matriochka augure l’emboîtement citationnel. Ce signifiant nous dit que tout sera dans tout. A la manière d’Alfred Jarry, géniteur de la pataphysique et d’Ubu, la matriochka nous renvoie, du plus grand au plus petit, du plus proche au plus loin, à l’idée d’une traversée des frontières et des genres.
Ce second album, moins typé que le précédent (Idwet, 2001), a sans doute plus de contenu. Chamarrant élégies évanescentes à la Hawkwind, space rock à la Richard Pinhas et psychéjazz à la Nils Petter Molvaer, il se démarque du vrac ambiant, étonne par ses subtilités mélodiques dignes de colossaux tels que Brian Wilson, Syd Barrett ou encore Burt Bacharach. Ce dernier apparaît spectralement sur « Dech’val » avec l’introduction du très onctueux « This (Girl’s) In Love With You ».
Avec cet album en double teinte (suave et âpre), Robert le Magnifique promet beaucoup. L’élégance qui caractérise ce bel objet sonore dévoile un maousse talent. Il semble, malgré son blason, que Robert le … ne soit pas tout à fait au courant du jus qu’il envoie. Je le dis : c’est bon, c’est grand, c’est magnifique ! Guy Darol

 


Kinky Attractive Muse, Idwet/La Baleine
http://www.idwet.com

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29 mars 2006

RESISTANCE ELECTRONIQUE

Annoncé par Ariel Kyrou,  dans son très savant Techno Rebelle (Denoël, 2002), comme l’ouvrage absolu, Modulations est paru aux éditions Allia dans une traduction de Pauline Bruchet et de Benjamin Fau. Cette somme orchestrée par Peter Shapiro examine avec un soin inégalé les diverses faces de la musique électronique depuis ses origines.

La force de cet ouvrage tient pour beaucoup à la conviction de Iara Lee et de son label Caïpirinha qui entend « célébrer sans relâche les cultures hybrides ». Cette jeune cinéaste d’origine coréenne réalise Modulations en 2000, recueil collectif accompagné d’un film et de deux albums compilation. L’objectif est « de faire table rase des notions préconçues qui régentent la musique mélodique ».
Cette traversée de la musique électronique propose une chronologie qui fait remonter ce courant trublion à 1876, autrement dit à l’invention du téléphone par Alexander Graham Bell. Frank Zappa, l’un de ses pionniers tumultuaires, plus souvent évoqué dans le livre d’Ariel Kyrou, suggérait que les opus magnum, généralement ignorés par l’industrie du divertissement, fussent diffusés au moyen du téléphone. Toujours à la pointe du subversif, le compositeur qui ne connaissait pas encore le modem, à l’instant où il développait cette idée, préfigurait la libre circulation de la musique par le Net.
L’amplification   des  théories  et  applications de  Luigi  Russolo (L’Art des bruits qu’il écrivit en 1913 est pareillement disponible chez Allia) de même que les œuvres de musique concrète de Pierre Schaeffer par les manipulateurs actuels d’informatique et de platines révèlent une position particulière de la musique dans son évolution vers une plus grande liberté. Cette liberté périlleuse pour la société de masse est définitivement favorable à la création enfin affranchie des diktats du marché.
Dans sa posture post-punk, l’agitation électronique à travers ce que l’on pourrait nommer le hip-hop déviant, dépossède les pouvoirs marchands de leur emprise sur le rock de scène, médiatique et spectaculaire. Modulations livre un entretien avec Genesis P-Orridge (ex-Throbbing Gristle) qui marqua l’avancée séditieuse de la musique industrielle sur le chaudron punk. Pour Genesis P-Orridge, il ne s’agit pas de maîtriser ne serait-ce que deux ou trois accords de guitare pour être crédible, il suffit de se munir d’un magnétophone à cassettes, d’un microphone à condensateur et d’enregistrer l’instant présent. La musique n’est ni virtuosité ni simulacre de virtuosité, elle est ce que l’on veut qu’elle soit.
L’expansion sans limites de la musique électronique corrobore la pensée libertaire de Theodor W . Adorno qui dénonçait avec Le caractère fétiche dans la musique et la régression de l’écoute (1938) les « produits normalisés, désespérément semblables ». La mobilité des musiques électroniques qui n’ont de cesse d’aller toujours plus loin, congédie « les marchandises musicales standardisées » tout en réévaluant l’écoute. Car il s’agit d’écouter comme on lit afin de saisir les infinies variations proposées par des « travailleurs en chambre peu fortunés » (Rob Young).
Il semble, en effet, que la tension qui anime le hip-hop alternatif et ses sonorités mutantes échappe aux cloisons instaurées par les faiseurs. Et j’entends par faiseurs ceux qui cherchent, dans la musique des jeunes, des occasions de plus-value, ceux qui feignent l’art en exagérant sa technique.
Ce que montre aujourd’hui Modulations, c’est la perte d’un commerce. L’art des bruits existe sans le recours aux chevaliers de l’industrie. Le home studio, la musique composée à l’écran font tomber les puissances de l’argent. La multiplicité des instruments et des techniques, l’esbroufe scéno-stroboscobique et ses effets paillettes n’ont plus lieu dès lors que l’œuvre jaillit d’un micro-ordinateur, comme le roman surgit d’un stylo.
La principale révolution dans ce domaine fut écrite par William Burroughs qui distingua la toute maîtrise de l’aléatoire. Avec le cut up, il autorise le jeu, l’arbitraire. Dans Révolution électronique (Hors Commerce, 1999), deuxième manifeste du son-bruit après le texte fondateur de Luigi Russolo, il montre comment la panique peut s’instaurer à partir de sons enregistrés. Il enseigne la subversion par l’usage détourné des bandes. L’électronique, selon Burroughs, est cette mécanique dangereuse qui peut retourner le monde.

John Cage fit monter la pression en établissant que le silence était un acte musical. Il effectua un saut quantique en composant Imaginary Landscape N°I (1939). Cette œuvre pour trois platines inaugurait le platinisme. John Cage et ses happening-concerts bouleversait l’ordre établi pour la jubilation de quelques-uns situés à l’underground de l’underground.
Aujourd’hui, la musique électronique qui a fait fusionner Stockhausen et les gamelans balinais, l’improjazz, le rock psyché, les rythmiques funk, le scratch et le cutting est parvenue à ce rêve libertaire : annuler les cloisons qui séparent les genres, effondrer les murs de Berlin qui divisent l’univers sonique.
L’avant-dernier chapitre de Modulations est consacré au downtempo. Ce principe né « des techniques de la technologie de la culture dance » s’inscrit dans une logique post-rave. Il restaure l’écoute au sens où Theodor W. Adorno dénonçait « le rejet présomptueusement ignorant de tout ce qui est inhabituel ». Pour Adorno, en effet, il s’agit d’en finir avec la  réification musicale qui rejette en fond, comme une tapisserie, toute entreprise d’organisation des sons. Le musicologue allemand, complice de Walter Benjamin, s’alarmait que la musique compose avec la gesticulation et les margouillis du commerce.
Aphex Twin, Autechre, Boards Of Canada, DJ Shadow, Oval et Scanner appartiennent à cette vague suggérée par le sociologue Alvin Toffler lorsqu’il affirme que « la société de masse explose » sous le butoir de la démassification de la production. Les nouveaux canaux de distribution (nouvelles scènes, petits labels, téléchargement, webzines…) qui échappent au rouleau compresseur de la culture néolibérale brouillent les pistes d’un système phagocytaire. Voué à la récupération des marges et des vagabondages, le système se régénère en commercialisant les anomalies. Il se reproduit en pactisant avec ses contraires. C’est ainsi que toute dissonance finit par être matée dès lors que la dissonance réclame de l’écoute.
Deux obstacles résistent à la récupération phagocytaire du système : le sampling et l’invisibilité. Le sampling (ou citation-collage) issue des trouvailles de William Burroughs et Brion Gysin est la plus effrontée des attaques contre le marché. Il détruit la notion de propriété, le concept d’ego scriptor, l’art en tant que signature. Car si l’art est une zone libre au même titre que l’air, l’eau ou la forêt alors, rien ne peut le désigner comme revenu ? L’art n’est qu’un souffle expiré de l’homme et l’homme est ce qui est égal.
Le sampling est l’expression moderne du plagiat revendiqué par Lautréamont. Car Les Chants de Maldoror furent écrits par un pilleur qui revendiquait le droit au sampling. Il disait : «  Le plagiat est nécessaire. Le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert de ses expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste. » Isidore Ducasse échantillonnait si subtilement qu’il reprit (ou détourna, si l’on veut) non pas Buffon de première main, mais Buffon d’après l’Encyclopédie d’Histoire Naturelle rédigée par le Dr Chenu entre 1850 et 1861. Jorge Luis Borges exalta le plagiat dans l’une de ses Fictions qui relate l’odyssée du Nîmois Pierre Ménard persuadé de pouvoir écrire les aventures de Don Quichotte. Selon Borges, « le texte de Cervantès et celui de Ménard sont verbalement identiques, mais le second est presque infiniment plus riche. » Extraordinairement, Pierre Ménard parvient à reproduire quelques pages du Quichotte coïncidant mot à mot et ligne à ligne avec celles de Cervantès. Pierre Ménard après Lautréamont instaure la liberté de créer en produisant de l’identique.
Bill Laswell décrète : « Je ne crois pas au copyright. Je pense que tout devrait être gratuit. » Cet aveu confirme la mort de l’art vendu au mètre et la fin des idoles en piste ainsi que l’avait vu Dada durant les riches heures du Cabaret Voltaire. Le Kopyright Liberation Front des Justified Ancients of Mu Mu ne fit qu’illustrer en actes le message de Lautréamont amplifié par les Situationnistes. Seulement, le détournement d’une breloque d’Abba par ces militants de l’art sans copyright leur coûta un autodafé : l’œuvre fut détruite. On se souvient peut-être du groupe Negativland condamné pour avoir samplé et remixé des tracks de U2. John Oswald de Plunderphonics connut la même mésaventure ayant transformé le Bad de Michael Jackson en Dab iconoclaste. Les idoles ne veulent rien céder de leur propriété car elle égale sans doute le royaume de dieu. Coldcut (Matt Black & Jonathan More) inventent proudhoniennement le copyleft, méthode inspirée de Sébastien Faure et de Burroughs qui dit oui à la « reprise individuelle ».
L’autre déconvenue au système qui réclame toujours plus d’images, c’est la théorie de l’obscurité telle que l’exposent The Residents à travers la figure de Senada. Apparus au milieu des années 1970, se revendiquant de Zappa, ils font du studio d’enregistrement leur unique instrument. The Residents refusent le spectacle du moi groupusculaire. Ils ne veulent être rien sinon des parodies humiliantes des Beatles, des masques emboucheurs de sons. Et c’est ainsi que pour progresser dans son art Paul McCartney dut disparaître dans The Fireman, groupe obscur mais résolument authentique comme on aime à user ce mot de nos jours.
La théorie de l’obscurité implique que l’art n’est possible que dans l’effacement des visages. Le meilleur de la musique dépend de l’absolu anonymat. N’est grand que ce qui est personne. « Puzzle libertaire », selon Ariel Kyrou, le sampling s’inscrit dans la continuité de Lautréamont, de Borges, des Residents. Il est l’arme qui met en péril l’industrie phonographique fondée sur le célèbre, le notoire, le rentable.
Il importe désormais que le brouillage s’impose comme un au-delà des genres, des styles, des signatures, des marques. Que la musique, citations et collages, cutting & scratch, se répande en un réseau de forces échappant au contrôle des puissances d’argent. Qu’elle se réalise sans fin ni bord comme le rhizome deleuzien qui prévoit que « chaque point se connecte avec n’importe quel autre ».
Le downtempo qui récapitule ce que l’on a nommé l’intelligent techno, selon des interfaces qui ignorent le poisson mort du marché, signale des découpages qui n’ont rien, mais rien à voir avec la recherche du succès. Il ne s’agit pas de plaire mais de défaire. L’important n’est pas de conquérir  ou de séduire mais de démanteler.
Et d’abord, démanteler les codes de conduite de l’art, couillonner le semblant, crader les sons. Le bruit est ce qui convient pour couvrir l’esthétique glam, le groove consensuel. Particulièrement le bruit des colères, de l’émeute. Le bruit de l’émeute fut évoqué par Luigi Russolo comme le futur du son anémié. Russolo voulait conquérir « la variété infinie des sons-bruits ». Il fabriqua les intonamuris, instruments fondateurs d’un désordre hors piste qui donna naissance au son hardcore.
On l’a compris, le hip-hop déviant est plus proche des Ursonate de Kurt Schwitters que de Giorgio Eurodisco Moroder. Les dissidents qui louvoient dans ces micro-genres que sont l’ambient et l’electronica, s’appellent Boom Bip, Buck 65, Clouddead. Ils composent cette frange audacieuse de la musique électronique contemporaine qui fait coïncider l’aventure sonore et le contact avec le réel. Mixtes du concret/abstrait, ils font évoluer le hip-hop vers ces régions frontalières où les musiques savantes et le rock ont définitivement cessé de s’opposer.
Dernier exemple en date : Abstrackt Keal Agram (Tanguy Destable & Lionel Pierres) et un troisième album, Bad Thriller, qui donne raison à la théorie du flux deleuzien contre le style unique, univoque, fixe. En 9 pistes serrées, les Humpty-Dumpty d’AKA accentuent l’alchimie de Cluster Ville, un opus dans lequel  s’effectuent de rares sculptures sonores. Bad Thriller s’entend comme un patchwork de lumières noires. Ambiances vénéneuses, métaphores de l’étrange évoquant le cinéma d’angoisse se combinent à l’alacrité de petites bulles soniques qui invitent à danser dans sa tête. Un remix de « Jason Lytle » par les Antibois de M83 laisse exploser un ostinato de guitares flamboyantes qui rappelle cette loi du débit-crédit auquel AKA ne peut échapper. Le duo qui expérimente l’usage offensif des sons revendique les sortilèges de Nirvana, les explorations hardies de Scott Heren (Prefuse 73), Josh Davis (DJ Shadow), Richard James (Aphex Twin) et l’électro minimaliste de Boards Of Canada. Guy Darol


Modulations Une histoire de la musique électronique
Editions Allia, 20 €

Bad Thriller

Abstrackt Keal Agram Gooom/Pias

www.gooom.com

www.myspace.com/kealagram

www.caipirinha.com

 

 

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17 mars 2006

LE COURONNEMENT DE RICHARD PINHAS

 

 

medium_numeriser0021.2.jpgPlus étourdissant que le transit de Vénus, moins attrape-connaud que nos éclipses de Lune, L'Abécédaire de Gilles Deleuze avec Claire Parnet (3 DVD, éditions Montparnasse) est ce qu'il faut se mettre absolument sous les yeux si l'on veut savoir ce qu'est une expansion brutale de la conscience.

Penseur nomade impératif, maillot à pois rouge du développement rhizomatique, Deleuze confirme par ses luminescents concepts que le devenir révolutionnaire est à chercher dans l'alliance des minorités, dans la conjonction des pratiques souterraines hostiles aux frontières.

En préambule à ce documentaire, un petit film enfumé découvre le pop philosophe en pleine action d'enseignement. La caméra que l'on croirait épaulée par Jean Eustache s'arrête furtivement sur Richard Pinhas. Guitariste au son neuf, celui-ci fait circuler dans l'underground des années 1970 le nom de Deleuze avec le groupe Heldon et l'album Electronique Guérilla, galette badaboumesque. D'une voix inoubliable, le philosophe du désir lit un texte de Nietzsche. Succès immédiat pour ceux qui misent sur le futur des son. L'équivoque Maurice G. Dantec avec lequel Richard Pinhas s'unit autour du projet Schizotrope affirme avoir découvert le styliste du Gai Savoir en écoutant Heldon.

Avec Tranzition (Cuneiform/Orkhestrâ, 2004), Richard Pinhas marque d'un pas métatronique son éloignement de la production à vocation marchande. Cet homme à tout défaire qui rédigea récemment Les larmes de Nietzsche (Flammarion, 2001) nous convainc que la musique peut dignement s'accorder avec les exercices de la pensée. Il me plaît en effet qu'Adorno explore chez Stravinsky la veine catatonique ou que Luciano Berio assemble dans Sinfonia des tessons de Claude Lévy-Strauss et de Samuel Beckett. Que Peter Blegvad et son groupe Slapp Happy soit qualifié de borgesien me convient autant que le duo Tom Waits/William Burroughs ou le team Kurt Weill/Bertolt Brecht.

Ce n'est pas pour nib si Michel Foucault a émis l'hypothèse qu'un jour, peut-être, le siècle sera deleuzien". Quelques meutes actuelles cravachent l'espoir d'un monde où les fuyards l'emportent sur les banquiers de la norme fixe. Expérience des limites. Mélange des genres. Les dubesques Electric Muezzin livrent sur PMR (Produit de la Mondialisation Rhyzomatique) une illustration sonique de phrases secouantes signées Deleuze : "Soyez rapide, même sur place", "Expérimentez, n'interprétez jamais".


medium_numeriser0022.jpgC'est dans cet esprit que sont apparus Mille Plateaux, Sub Rosa, labels voués à la déterritorialisation. Peu après la disparition du pop philosophe, en 1995, Sub Rosa édite Folds And Rhizomes For Gilles Deleuze, ode qui regroupe Mouse Of Mars, Scanner et Oval. Markus Popp (Oval) osera soumettre ses jets sonorielss à Deleuze, rêvant d'un booklet composé de main de maître. Markus Popp devra se contenter d'un courrier enthousiaste. Disons qu'Oval est un projet approuvé par les MC des lignes de fuite.

Avec le laptopman DJ Spooky et Robin Rimbaud, héros des musiques postrock, Richard Pinhas expérimente la science des chimères (ou schizoanalyse), pratique qui s'écarte de "l'expression artistique unilatérale", fléau dénoncé en son temps par Guy Debord, cette autre figure du chaos. Dans une époque où l'ectoplasme Dieu nous est remué comme un recours alors qu'on le croyait grillé par Nietzsche, les célébrations deleuziennes de Pinhas (voir également son www.webdeleuze.com) sonnent comme une fête à laquelle on doit faire écho.

Fin lecteur, notre pionnier de l'intelligent techno, rend hommage à Hubert Selby Jr dans un livre collectif édité chez IMHO (www.imho.fr). Psaumes rassemble les écrits des admirateurs de l'auteur de Last Exit To Brooklyn. Auprès de Lydia Lunch et de Norman Spinrad, Richard Pinhas propose une lecture disons exégétique sur le problème du Mal dans l'oeuvre du romancier parfois comparé à Louis-Ferdinand Céline. Richard Pinhas qui montre l'étendue de ses talents réflexifs convoque la Cabale lourianique, Brett E. Ellis ("cet autre monument de la littérature"), Philip K. Dick ("prophète des temps modernes"), Benjamin Fondane et le Nietzsche de Par delà bien et mal. L'ouvrage pointu est accompagné d'un DVD Plus (DVD vidéo + CD audio) contenant une vidéo d'une lecture de 50 minutes d'Hubert Selby Jr et une composition enregistrée par Richard Pinhas sous le titre Psaumes.

www.webdeleuze.com

www.imho.fr

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