10 mai 2012

PACOME THIELLEMENT ❘ TOUS LES CHEVALIERS SAUVAGES

 

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Pacôme Thiellement ❘ Photographie Dom Garcia



Suivant la mécanique d’une pensée empruntant à Alfred Jarry et à René Guénon, mécanique dont on peut dire qu’elle aurait fait tousser Philippe Muray, Pacôme Thiellement fait l’éloge du rire seppuku tel que l’incarne selon lui l’équipage d’Hara-Kiri puis de Charlie (version princeps) dans leurs déversements de lave brûlante. L’humour relève selon lui de « l’éthique samouraï », autrement dit d’une lutte sans merci contre les idoles. En extrême-orientalisant son propos, Pacôme Thiellement entend montrer que le rire, à l’Occident du monde, a cessé d’être grinçant dès lors qu’il s’est arrangé avec les puissants. Célébrant le seul humour qui vaille (celui des Choron, Reiser, Willem, Vuillemin mais aussi Chaval, Bosc, Maurice Henry, également Copi, Zouc Monthy Python), dans la mesure où il est digne de Mishima ou de la déesse Kâlî, il établit un rapprochement entre le rire et la guerre, boutant hors de cette dialectique les amuseurs sans danger que représentent les leaders de « la véritable contre-révolution du comique, l’avant-garde de la provocation officielle », à savoir Gérard Jugnot, Thierry Lhermitte, Christian Clavier, ce trio de pseudos Pieds Nickelés responsable de la mort de l’esprit Hara-Kiri. Inutile de préciser qu’il s’attaque à mains cloutées aux tenanciers de l’actuel Charlie qui n’ont plus rien de bête et méchant. Il en appelle, chaudement, à se retremper dans le bain de l’humour noir et de ses Princes-sans-rire qu’André Breton mit en exergue. On est drôle différemment quand on s’en prend, avec Jonathan Swift, Lacenaire, Jean-Pierre Duprey ou encore Jacques Vaché, à la « sentimentalité sur fond bleu ». Poussant jusqu’au bout sa théorie contre la rhétorique du pouvoir (et l’humour selon lui est bien une catapulte), il invite à lorgner vers deux figures, celle d’Andy Kaufman et de Toyama Koichi, ce dernier préfigurant la nouvelle ère du rire, « agressivement drôle ». Pour conclure sa philippique, Pacôme Thiellement prévient : « Nous devons être plus forts que la drôlerie et plus drôles que la violence ». La dérision n’a aucune place dans ce livre totalement décapant. Guy Darol

 

TOUS LES CHEVALIERS SAUVAGES, TOMBEAU DE L’HUMOUR ET DE LA GUERRE, Pacôme Thiellement, Éditions Philippe Rey, 192 p., 17 €


 

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LES EDITIONS PHILIPPE REY





28 avril 2012

LUCIEN SUEL PORTRAITISTE DE MAURICETTE BEAUSSART

 

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Lucien Suel


Avec Mort d’un jardinier (Éditions La Table Ronde, 2008), Lucien Suel haussait le roman d’un ton, il augmentait le genre des déversements poétiques hérités d’Arthur Rimbaud et de Gary Snyder, il ébouillantait les canons de la syntaxe et formait une coulée verbale sur laquelle le lecteur se laissait glisser, sans heurts, sans éprouver le moindre malaise. Il suffisait d’acquiescer au flot, de consentir à la vision d’un homme qui, au seuil de mourir, englobe toute sa vie dans une vision d’Éden, mais d’Éden ici-bas. Lucien Suel sait happer. Il parle depuis son propre corps. Sa vie d’écrivain animiste, qui adhère au brin d’herbe et à l’humain élevé au rang d’une cathédrale, coïncide avec la mauvaise humeur du temps, le temps des marchandises standardisées, le temps imbécile qui préfère au culte de la vie, l’amour des objets. Lucien Suel appartient à la lignée des célébrateurs qui de Henry David Thoreau à Joseph Delteil, de Charles Ferdinand Ramuz à Henry Miller, honorent l’amor fati. D’où résulte La patience de Mauricette, portrait kaléidoscopique d’une femme cassée. Entretressés d’écrits rédigés par Mauricette Beaussart, ce portrait dessine un parcours hanté par une série de drames qui mène de la psychose à l’hospitalisation en secteur psychiatrique. Le récit de cette bascule est à lui seul poignant mais la figure de Mauricette, institutrice issue d’un monde voué à la survie, est enrichie d’aspects qui ont à voir avec le goût de la poésie et de la musique. Et c’est par ce chemin que l’on est transporté. C’est en faisant coïncider la dérive d’une femme avec les noms de la littérature inscrits au domaine des abîmes que Lucien Suel fait œuvre. Il sait montrer méthodiquement toutes les minutes d’un être doublement enfermé et dans sa maladie, et dans les murs d’un Établissement psychiatrique. Il sait aussi (voici l’art d’aimer, voici l’art d’écrire) rallier son personnage à l’espace tourmenté des mots libérateurs. Ami du poète Claude Pélieu (1944-2002), artisan de The Starscrewer, revue qui fit tant pour révéler les volées passionnelles de la Beat Generation, Lucien Suel perfectionne son portrait en le tramant de littérature. Sans le farcir néanmoins, en l’exhaussant toutefois, il nous emmène du côté de l’asile en nous rappelant les noms d’Antonin Artaud, de Germain Nouveau, de Carl Solomon, en indiquant les passerelles qui vont de la poésie à la folie.

L’auteur de Mort d’un jardinier et de La patience de Mauricette poursuit avec Blanche étincelle (La Table Ronde, 2012) le récit des aventures de Mauricette Beaussart, ce double prismatique dans lequel se révèle, roman après roman, tous les visages d’un écrivain durablement attaché aux Lumières de la contre-culture. Une fresque littéraire dont les couleurs éclatent sur une palette rock. Guy Darol

 

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LUCIEN SUEL'S DESK

SILO

LUCIEN SUEL AUX EDITIONS DE LA TABLE RONDE

A PROPOS DE MAURICETTE BEAUSSART


09 janvier 2012

LA SOEUR DE L'ANGE ❘ A QUOI BON TANT DE MONDE ?

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La Soeur de l'Ange publiée aux éditions Hermann sous la direction de Michel Host et Jean-Luc Moreau vient de faire paraître sa dixième livraison sous le titre (ou plutôt le questionnement) A quoi bon tant de monde ?

Un choeur de réflexions placé sous le signe du Marquis de Sade ("Quand il n'y aurait pas un seul homme sur la terre") propose des contributions de Marc Kober ("Les îles anthropophages, Malthus, Darwin et le devenir de l'espèce humaine"), François Cornée-Villatte ("Du scintillement de l'origine à la morale du troupeau"), Matthieu Baumier ("Ce monde d'images brûlera"), Alexandre Dorna ("Le populisme : les symptômes d'une métamorphose"), Alain Jugnon ("Démocrate, encore un effort pour devenir nietzschéen !"), Christian Gattinoni ("La grisaille des foules contre le camouflage coloré du réel"), Yannis Constantinidès  ("La foule sentimentale")... Dossier ponctué de pages empruntées à Adolphe Thiers, Léon Bloy, Charles Baudelaire, Edgar Allan Poe et Georges Henein. Notez que Michel Host propose quelques extraits de sa traduction de "Stances pour la mort de son père" (Jorque Manrique). Un substantiel Cahier Benjamin Fondane occupe une place importante dans ce numéro. Jean-Dominique Rey compose une silhouette de Kostas Papaionnou tandis que je présente la trajectoire du producteur et songwriter Joe Meek. Ceci n'est qu'un aperçu de ce que révèle ce volumineux numéro auquel succèdera, dans les semaines à venir, un dossier sur le thème A quoi bon l'animal ?


La Soeur de l'Ange n°10

(Pensées iniques)

Editions Hermann

250 p., 20 €


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LE BLOG DE LA SOEUR DE L'ANGE

 

18 novembre 2011

LA SOEUR DE L'ANGE A L'HOTEL LUTETIA

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A l'occasion de la parution aux éditions Hermann du dernier numéro de La Soeur de l'Ange, l'association Les mots parleurs, en partenariat avec le Théâtre de l'Odéon, propose une rencontre à l'Hôtel Lutétia, le samedi 10 décembre, à 18 h.

Deux comédiennes, Valérie Delbore et Carole Bergen, liront des extraits de la revue. Une occasion pour découvrir La Soeur de l'Ange (Jean-Luc Moreau en est le rédacteur en chef) qui vient de faire paraître une nouvelle livraison sur le thème A quoi bon tant de monde ? complétée d'un cahier Benjamin Fondane.

 

HOTEL LUTETIA, 45 BOULEVARD RASPAIL 75006 PARIS

 

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LES MOTS PARLEURS

27 septembre 2011

SYLVAIN COURTOUX ❘ STILL NOX

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Le plus grand livre de cette ventrée hexagonale où domine désormais l'esthétique monochrome, celui de la rédaction sans ratures, désaventurée au possible, pourvu que le lecteur n'éprouve jamais la moindre secousse, le moindre choc - qu'il soit convié comme sur un transat à se laisser aller à la seule détente. 

 

Autobiographie diffractée d'une sévère addiction, Still Nox est le livre d'un poète expérimental qui narre sa vie "parmi les morts" façon puzzle. Qu'on n'espère pas une narration à flux tendu, l'exposé d'un assujettissement au nox (médicament soumis à prescription médicale) sur le mode témoignage. Sylvain Courtoux est écrivain à cent pour cent, immergé dans la tradition du risque, celui dont résultent Antonin Artaud, Jacques Prevel, Francis Giauque, Stanislas Rodanski. Liste abrégée mais qui désigne tout engagement dans la pratique non séparée du maniement des mots. Nulle pose, nul effet, pas de vibration forcée de langue, aucune tension visant à l'adhésion compassionnelle. Nous sommes en littérature, ce pays où persistent des Robinsons se faisant île contre le commerce des vents et marées. Une écriture, c'est-à-dire plusieurs langues. Un style, c'est-à-dire mille. Un talent, oui si l'on glisse dans ce tiroir les noms de Pierre Guyotat (Ashby, Tombeau pour cinq cent mille soldats, Eden, Eden, Eden) et de William S. Burroughs (Le Festin nu, principalement) et si l'on consent à l'idée qu'écrire c'est brûler et se nuire. Nous sommes là, on le voit, dans une catégorie qui n'appartient guère à l'époque où Littérature (vocable de moins en moins revendiqué) renvoie à roman, lequel roman s'est tellement assagi qu'on peut le tenir à la fois sans danger et sans vitamines - au sens où Henry Miller fut de l'hypervitaminose.

 

Récit inventant sans cesse sa forme (tantôt explosante-fixe tantôt documentaire pharmaceutique) pour dire une vie en zig zag menée contre les forces structurelles (corrélativement sociétales) dans un monde apeuré (pour ne pas dire politiquement correct) où l'expression d'un jaillissement est devenue un combat. Ce combat, Sylvain Coutoux le mène depuis 2008 (si l'on considère Nihil. Inc, Al Dante, 2008, comme une première insurrection), à l'encontre des formatages imposés par l'industrie du Livre. Libre de ses chemins qui se souviennent de Henri Michaux, Marcelin Pleynet (l'inouï Stanze, Seuil, 1973), Danielle Collobert, cet écrivain né en 1976 inscrit son nom dans le pavage des soleils noirs où brillent (et ne seront jamais ternis) Hölderlin, Gérard de Nerval, Xavier Forneret, Jean-Pierre Duprey, ces astres qui nous rappellent que le geste d'écrire est une chasse aux abîmes. Guy Darol

 

STILL NOX

SYLVAIN COURTOUX

AL DANTE, 298 p., 17 €

 

Septembre 2011 

 

 

 

26 mai 2011

GUY BRETON ❘ LES NUITS SECRETES DE PARIS

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Guy Breton

 

Bien avant le New Age des Enfants du Verseau, longtemps après les Barbélognostiques, les Omphalopsiques ou adorateurs du nombril faisaient sensation à Paris, au temps que  l’Esprit s’élevait au moyen d’un Grand Huit. C’était en 1963. Guy Breton, compagnon de farces de Francis Blanche, assidu aux réunions de l’Akademia Dunkan présidées par Raymond Duncan, frère d’Isadora, explorait la Ville Lumière sur les trottoirs de l’occulte. Au gré du bouche à oreilles, ce journaliste de Noir et Blanc, l’exact rival de Paris Match, filait les plus étranges attroupements. Il en fit un livre aujourd’hui réédité dans lequel s’expriment des croyances aujourd’hui disparues. Il est peu probable, en effet, que s’assemblent de nos jours, dans une arrière-salle de café, des adorateurs de l’oignon ou de l’œuf, les Rayonnants, les Témoins d’Artémis, les Croisés de Meiningen. À vérifier cependant. Dans son ouvrage sérieux mais où l’humour n’est jamais blême, Guy Breton (1919–2008), auteur des Histoires d’amour de l’histoire de France en dix volumes, joue à l’invité surprise, compose un personnage de ravi de la crèche, interroge les fondements de théories vouées à sauver le monde en recourant à la tendresse ou à la démolition des idoles. Les Néo-Médiévaux lui apprennent comment on devient fée, les Éthérés enseignent la fuite vers une autre planète en cas de catastrophe cosmique. Les rites décrits par Guy Breton sont bien moins sophistiqués que ceux de la Dianétique. On se dit que la Scientologie est une secte qui a réussi. Surtout on rit. Parfois on s’attendrit. Quelquefois on se sent concerné par quelques regroupements comme ceux du Club des Égaux qui prêche la fin du travail avec pour emblème le tambour et la pâquerette. On voudrait même retrouver, avenue de Ségur, l’adresse des Apets du Contremi, ces émules de Péon-Faul Largue (pardon, Léon-Paul Fargue)  et de Rabelais, qui professent l’art de vivre dans un monde où tout devient merveilleux dès lors que l’on déjeune au carrefon de l’Odéour avant que d’aller admirer la Minus de Vélo orné de la Roseur de la Légion d’Honnête. Certes oui, nous ne suspectons pas cette secte d’abrutissement. Ils nous vont comme un gant ces contrepétistes qui désignent Arcel Machard, Ediath Pif et Gaul Puth comme les maîtres du monde. Guy Darol

 

 

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LES NUITS SECRÈTES DE PARIS, Guy Breton, préface d’Arnaud Gonzague, Éditions Cartouche, 190 p., 17 €

24 mai 2011

JEAN-PIERRE BRISSET

 

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Dans sa fouriériste collection L’Écart absolu, Michel Giroud publie une formidable étude de Marc Décimo consacrée à Jean-Pierre Brisset (1837-1919) dont il est l’éminent spécialiste. On lui doit, notamment, l’édition des Œuvres Complètes (Les Presses du réel, 2001) et plusieurs ouvrages sur Marcel Duchamp lequel ne serait pas devenu le Marchand du sel qu’on connaît s’il n’avait lu Brisset. Pourquoi s’intéresser au foutraque auteur du Mystère de Dieu est accompli et des Origines humaines ? Parce qu’ainsi soit dit par Marc Décimo, « Brisset est un prince sans rire », « une méthode d’évasion », « un post-symboliste qui, sans le savoir et par anticipation, ajoute au mot une esthétique cubiste-dynamique et dada », « un inventeur, un grammairien, un prophète, le 7e Ange de l’Apocalypse et le Rénovateur de la pensée biologique », « le sauveur de la langue française », « un pataphysicien inconscient ». Tout est dit ou presque de cet écrivain, élu Prince des penseurs par Jules Romains, et ayant soutenu l’hypothèse d’une nouvelle linguistique (reprise par Jacques Lacan) fondant l’origine de la langue sur le signifiant phonique (allitérations, assonances, calembours). Pour Brisset, en effet, notre grammaire résulte des coassements de la grenouille. La grenouille est le grand ancêtre. De ses coas l’homme descend. On peut en rester coi ! Consanguines du Dictionnaire des onomatopées de Charles Nodier, les reconstructions étymologiques de Brisset font éclater toute la science du langage avec cette conséquence qu’elles n’obtiendront aucun crédit, à l’exception de celui accordé par André Blavier, le compilateur de fous littéraires, et de l’attention qu’André Breton portera à l’inouïe doctrine dans son Anthologie de l’humour noir. Marc Décimo nous rappelle que Jean-Pierre Brisset est à lire dans le voisinage d’Alfred Jarry et de Raymond Roussel. Il nous invite à le mieux découvrir dans une monographie qui convoque Kurt Schwitters et Michel Foucault, Maurice Saillet et James Joyce, Victor Fournié et Marcel Réja. Savant et savoureux, ce livre apporte la preuve que littérature est mère de l’invention.  Guy Darol

L’ESPRIT DE LA MODERNITÉ RÉVÉLÉ PAR QUELQUES TRAITS PATAPHYSIQUES – OU LE BRISSET FACILE, Marc Décimo, Éditions Les Presses du réel, 175 p., 9 €

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Jean-Pierre Brisset