07 mai 2012

MARC BERNARD A SARCELLES

Marc Bernard.JPGIl n’est pas remonté de l’oubli aussi durablement qu’Emmanuel Bove, Henri Calet ou Raymond Guérin mais l’opiniâtreté de Stéphane Bonnefoi et l’enthousiasme d’éditeurs comme Le Dilettante et Finitude parviennent à nous le rendre vivant. Marc Bernard (1900-1983) qui mourut chez le docteur Paradis est un écrivain forgé à l’optimisme qui se fit lui-même dans un monde où l’on est garçon de course à douze ans, fraiseur à quinze. Il se fait remarquer en 1929 avec la publication de Zig-Zag, chez Gallimard, puis enchaîne les succès en obtenant le Prix Interallié pour Anny (1934) puis le Goncourt (1942) avec Pareils à des enfants …, récit bien émouvant d’une enfance marquée par « le drame réel ». Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, Marc Bernard fut aussi journaliste, et d’abord à Monde, hebdomadaire d’information littéraire, artistique, scientifique, économique et sociale, qui aligne dans son comité directeur les noms d’Albert Einstein, Maxime Gorki et Upton Sinclair. D’obédience communiste, le journal réunit des écrivains parmi lesquels Henry Poulaille. Dans les colonnes de Monde, Marc Bernard déclare qu’il existe un art prolétarien. Il défendra cette position en fondant, en 1932, avec Poulaille et Tristan Rémy, le Groupe des écrivains prolétariens.

 

Mais c’est le romancier ayant exploré chaque centimètre de la ville de Nîmes (il y est né) dont on se souvient de façon plus nette. Dans son Histoire de la littérature française, Jacques Brenner le présente comme celui qui fit de Nîmes « le personnage principal d’un triptyque romanesque, Les Vivants et les Morts. » Comme il est dit par ce fin connaisseur des Lettres, Marc Bernard « n’a pas choisi un personnage conducteur pour la promenade à laquelle il nous invite. » Nîmes en est le centre et la circonférence. Marc Bernard est fait d’encre et de sang nîmois. On ne se doutait pas qu’un enfant du pays puisse un jour explorer, avec autant de science et d’humanité, Sarcelles, ville nouvelle.

 

À la demande de Jean Duché, son éditeur, il s’installe trois mois durant dans ce grand ensemble, alors coruscant, et rédige un livre publié en 1963 selon la seule méthode qui est la sienne, celle de l’immersion fraternelle. « Je ne voulais rien affirmer que je n’aie connu personnellement », souligne-t-il dans sa préface. Il habite allée Jacques-Rivière, à côté de voies urbaines portant les noms de Paul Claudel, Marcel Proust et Paul Valéry. André Gide y a sa place. Tout est impeccable dans ce paysage tracé au cordeau et qui embaume la campagne voisine où pousse le froment, le seigle et des arbres fruitiers. Il semble que le bonheur y soit possible. Le logement est une divinité où l’ouvrier « se déchausse sur le seuil comme s’il entrait dans une mosquée. » C’est une ville pilote où l’on flâne et où l’on s’initie, aux heures perdues, à la reliure, au tissage et à la vannerie. « Le pain sarcellois a une légèreté, un croustillant, un doré qui en font un délice, une invention moderne. » Tout est bon au goût et sublime aux yeux.

 

Aux abords de la ville nouvelle, le vieux Sarcelles, avec ses murs croûteux et ses cours délabrées, dégage une impression de basse-fosse. On ne regrette pas de quitter ses ruelles méandreuses pour rejoindre la cité « rigoureusement ordonnée, hérissée de tours. » La culture y est invitée qui permet aux Sarcellois d’aller à la rencontre de Henry de Monfreid, de Christiane Rochefort, de Pierre Gascar, d’entendre Jean Vilar parler théâtre. On y organise des expositions consacrées à Van Gogh et à Albert Camus. La ville nouvelle est l’emblème de la culture qui vient au peuple. « On se prend à rêver que ceux qui s’en écartaient parce qu’elle leur semblait inaccessible, en la trouvant à leur porte, au bout de la rue, au centre de la cité, seront tentés de la mieux connaître. » L’architecte Labourdette prévoit même, parmi ses constructions à venir, la création d’un laboratoire afin de faire naître des vocations scientifiques.

 

Mais la ville blanche n’est pas tout à fait le Jardin d’Éden et Marc Bernard ne manque pas d’en montrer les aspects boiteux. Un chapitre sur la délinquance expose des faits qui coïncident avec ceux d’aujourd’hui. Son enquête lui fait découvrir qu’on y brise des lampadaires, des vitres de voitures, des fenêtres, des étalages. « On lance la pierre et l’on file sur des semelles de vent, dans la nuit. » Des bandes s’affrontent, surin au poing. Une jeune caissière est violée par quatre garçons, puis rançonnée. La vie n’est pas toujours belle à Sarcelles et Marc Bernard prévoit les lézardes et le chaos dans cette prose chaleureuse, une prose de proximité, qui fait de ce témoin suprême, un voyant au grand cœur. Guy Darol

SARCELLOPOLIS, Marc Bernard, Éditions Finitude, 221 p., 17 €


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07 février 2010

JEAN-LUC MOREAU ET L'INTOUCHABLE CAMUS

 

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Cinquante ans après la mort d'Albert Camus, de nombreux livres ont paru, le plus souvent célébratifs, qui composent un monumental cénotaphe. L'un d'eux, cependant, ne chante pas à l'unisson par la quantité de questions qu'il pose, notamment au sujet du lecteur qu'était Camus, hâtif dans ses comptes rendus. Le titre de cet essai, Camus l'intouchable, pourrait être pris comme une défense becs et ongles de l'écrivain. Fausse piste. Ici, on examine entre les lignes et à la loupe. On constate que Camus pratique la lecture et le commentaire sommaires. On ne dit rien de mal. On ne participe pas d'une entreprise de démolition. On construit.

Jean-Luc Moreau, l'auteur de l'investigation, est rédacteur-en-chef de la revue La Sœur de L'Ange (Editions Hermann), il fut membre du comité de rédaction de la défunte revue Roman (Presses de la Renaissance), surtout il est le théoricien de la Nouvelle Fiction, un remarquable connaisseur de l'œuvre de Frédérick Tristan et un biographe de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Autant dire que son avis est celui d'un spécialiste des domaines philosophiques et littéraires.

Poursuivant l'entreprise critique de Jean-Luc Steinmetz (Lautréamont, Œuvres Complètes, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade), Jean-Luc Moreau examine « Lautréamont et la banalité », l'article de Camus donné aux Cahiers du Sud, et nous convainc, après la sévère volée d'André Breton, que l'auteur de L'Homme Révolté, fut un lecteur approximatif sinon un commentateur se fiant à la seule sûreté de l'impression furtive. Camus bâcle, use de raccourcis, agit tel un oracle incontestable.

Jean-Luc Moreau ne s'arrête pas qu'au seul exemple de Lautréamont, il montre que la machine se trompe, se trompe abondamment et en particulier lorsque Camus (orienté libertaire) parle de Bakounine. Lecteur approximatif, le voici confondant le Catéchisme du révolutionnaire de Netchaïev avec Catéchisme révolutionnaire, l'ouvrage de Bakounine. Juste un errement, croirait-on, l'analyse de Jean-Luc Moreau dévoile d'autres divagations.

Sur le thème de la révolte qui fit le plus c onnaître et estimer Camus, Jean-Luc Moreau est parvenu à retrouver de précieux documents. L'un d'eux est magnifique. Il s'agit de la revue Soleil noir - Positions, animée par François Di Dio et Charles Autrand qui avaient fréquenté Camus à Alger. Dans son premier numéro, Soleil noir - Positions rappelle que la révolte doit s'entendre comme un cri et non un engagement philosophique. Elle convoque quelques représentants des abîmes et du cri dont Jean-Pierre Duprey. Stanislas Rodanski, se trouvant dans les parages du Soleil noir, nous indique que la révolte est bien autre chose qu'un sujet de réflexion.

En cheminant dans ce bouillant volume, on croise des regards mitigés, parfois sombres (Gérard Legrand, Benjamin Péret, Georges Bataille), et certaines palinodies, comme ce changement d'humeur de Raymond Guérin, enthousiaste d'abord puis totalement retourné. Le livre de Jean-Luc Moreau est un remarquable exercice de lecture et un précieux trésor pour tous ceux qui sont curieux de voir les visages de Camus et de ses contradicteurs. Guy Darol

CAMUS L'INTOUCHABLE

JEAN-LUC MOREAU

Editions Ecriture & Neige

260 pages, 18,95 €

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Lire un extrait de l'ouvrage

 

L'exposition ALBERT CAMUS L'INTOUCHABLE, organisée par les éditions NEIGE et ECRITURE, en partenariat avec la FNAC Suisse, sera présentée du 29 avril au 2 mai 2010 au SALON DU LIVRE DE GENEVE en présence de Jean-Luc Moreau, puis dans les Fnac Suisse du 5 au 30 mai 2010

BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE DE JEAN-LUC MOREAU

Simone de Beauvoir, le goût d'une vie, Ecriture, 2008.

Sartre, voyageur sans billet, Fayard, 2005.

Le Paris de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, Editions du Chêne, 2001.

La Nouvelle Fiction, Criterion, 1992.

Le Retournement du gant I, entretiens avec Frédérick Tristan, La Table Ronde, 1990.

Le Retournement du gant II, Fayard, 2000.

Dominique de Roux, dossier L'Age d'Homme, 1997.

 

Signalons la réédition de Le Nid du loriot d'Ariel Volke (La Musardine, collection Lecture amoureuses, novembre 2009), ouvrage préfacé par Jean-Luc Moreau.

Lire la préface de Jean-Luc Moreau

 

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Jean-Luc Moreau interrogé par Joseph Vebret