19 avril 2012

ARMAND ROBIN ❘ HOMME UNIVERSEL

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Armand Robin devant son arbre de lecture


Huitième enfant d’une famille de cultivateurs bas-bretons, Armand Robin se cache dans un trou d’arbre. Quelquefois, au matin naissant, il se coule dans un buisson pour contacter le monde à travers les livres. C’est une ivresse menacée par la crainte du père, par la terreur d’être surpris les doigts dans l’encre et la rosée. Il y a mieux à faire à Rostrenen que de s’égarer dans les mots. La vie rude et la poésie païenne qui résulte de la fréquentation des chevaux devint Le Temps qu’il fait (Éditions Gallimard, collection L’Imaginaire, 1986), une autobiographie pleine de bourrasques et de faits vrais, une prose en langue française et à l’accent breton.

Il y eut Armand Robin, La quête de l’universel (Skol Vreizh n°12), une célébration collective publiée en 1989 dans laquelle les éléments chronologiques abondants nous renseignaient sur l’auteur de La Fausse parole (Éditions Le Temps qu’il fait, 1985), et si l’on restait suspendu aux découvertes de Françoise Morvan, on apprenait sans cesse ; soit à la lecture des Fragments (Éditions Gallimard, 1992) et des Écrits oubliés (Éditions Ubacs, 1986) que cette passionnée tendait vers nous comme des lanternes nous menant à celui que Maurice Blanchot tenait pour l’égal de Camus et de Sartre. Puis vint Anne-Marie Lilti, agrégée de lettres modernes et maître de conférences à l’université de Cergy-Pontoise. Il fallait oser après le refus d’Armand Robin de se voir retracer. Elle osa. Le résultat n’est pas indigne. Hommage à celui que Georges Brassens (son ami) qualifiait d’ « anarchiste conséquent », ce portrait suit chaque contour d’une vie dédiée à la poésie, celle qui parlait à travers lui en empruntant les voix d’Essénine, de Maïakovski, de Rilke, de Pasternak ou d’Ady. Polyglotte aux vingt-deux langues connues, Robin entendait aussi bien l’anglais que le kalmouk, le tchérémisse comme l’allemand. Il avouait se traduire en des poèmes déjà écrits et se déclarait « homme universel et général du monde entier ». À ce titre, Ma Vie sans moi (Éditions Gallimard, collection Poésie, 2005), est bien l’aveu selon lequel Robin n’a d’existence que dans celle des autres. Il n’est qu’un intermédiaire, un révélateur de souffles auquel il ajoute son timbre, son accent, le parfum d’un être élevé à l’air libre, libertaire résolument. Giuseppe Ungaretti nous dit à peu près tout lorsqu’il écrit : « Mes poèmes traduits par Robin, c’est moi plus Robin. »

Plusieurs fois recalé à l’agrégation, Robin se fait instituteur puis écouteur des radios internationales sur ondes courtes. « J’ai besoin chaque nuit de devenir tous les hommes et tous les pays ». Anne-Marie Lilti recompose avec empathie le parcours de cet « indésirable » et nous fait croiser les chemins de ceux qui furent ses amis : Jean Guéhenno, Jules Supervielle, Antonin Artaud, Jean Paulhan. Elle nous fait s’attacher à la quête d’un homme souvent en colère et qui sans doute cria trop fort et que l’on asphyxia peut-être. Il meurt à Paris, le 30 mars 1961, à l’âge de 49 ans, à l’infirmerie spéciale du Dépôt, dans des circonstances qui restent à élucider.

Les éditions Jean-Paul Rocher publient, sous le titre Le Combat Libertaire, la totalité des écrits d’Armand Robin parus dans Le Libertaire entre 1945 et 1959. Guy  Darol

ARMAND ROBIN, LE POÈTE INDÉSIRABLE, Anne-Marie Lilti, Éditions Aden, 349 p., 28 €


BIBLIOGRAPHIE D'ARMAND ROBIN 

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LE SITE DES EDITIONS ADEN


 

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JEAN-PAUL ROCHER EDITEUR





14 avril 2012

JULIEN BLANC ❘ LA TRILOGIE

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C’est avec l’énergie du passeur que Louis Nucera me fit connaître Julien Blanc (1908-1951) au milieu des années 1980. André Hardellet que nous venions d’évoquer longuement et ce rapport ténu que l’auteur du Seuil du jardin entretenait avec l’enfance ne pouvait que me rendre sensible à la découverte de Confusion des peines, premier volet de la trilogie Seule la vie… En 1979, Louis Nucera avait réédité l’ouvrage chez Jean-Claude Lattès sans obtenir l’effet de secousse qu’il attendait. Pour lui, ce livre était un chef-d’œuvre méconnu et Julien Blanc l’exemple même d’une vie en partie sauvée par le miracle de l’écriture.

La première édition de Confusion des peines date de 1943. Ce récit d’une enfance meurtrie venait après la publication de trois livres dont le dernier portait un titre suggestif : Mort-né.

Je lus immédiatement l’ouvrage que m’avait offert Louis Nucera et compris le sens du potlatch. Tout lecteur de Julien Blanc devenait instantanément un porte-voix. Il fallait que le livre circule. Il était capital d’amplifier le nom de son auteur comme cela était en train de se faire autour d’Emmanuel Bove, de Raymond Guérin et de Georges Hyvernaud. La tâche semblait plus rude. De bouche insistante à oreille réfractaire, Confusion des peines reparut en 1997 aux éditions Autrement. Puis un long silence s’ensuivit, rompu par le courage de Finitude qui vient d’entreprendre, sans état d’âme commercial, de rendre disponible la trilogie de Julien Blanc.

La vie de Julien Blanc ne se superpose pas à celle d’André Hardellet dont l’enfance fut un rubis dans lequel se miroitait le bonheur sans failles. Confusion des peines faisait écho à mon histoire personnelle, celle d’un petit garçon placé en pension, chez les Sœurs des écoles chrétiennes, dès l’âge de quatre ans. Cette genèse d’une existence brûlée me renvoyait à la lecture, étrangement rassurante, de Stig Dagerman et de Charles Dickens. L’éprouvant récit rejoignait ma révolte que peu de baumes peuvent surmonter. L’enfance de Julien Blanc détermine une rébellion constante, un état de l’être qui refuse l’encagement. Elle trace une voie libertaire, cette direction qui fait s’épanouir l’homme dans l’insoumission permanente.

Seule la vie… est une œuvre inachevée. Il manque deux volumes à l’autobiographie, deux livres que Julien Blanc n’a pu composer. Il meurt en 1951, à l’âge de 43 ans, épuisé par tant de souffrances que l’écriture, encouragée par Jean Paulhan, n’était pas de taille à soulager. Bien au contraire, assurément, si l’on en juge par la travail mené comme un charroi de douleurs. Il fallait que les blessures fussent toujours ouvertes. Révéler le trajet des plaies ne suffisant pas, Julien Blanc s’attacha durant une décennie à construire un style, celui de l’épreuve sans plaintes.

Pas un gémissement, aucune tentative d’attraper le lecteur par le coin de la compassion, rien qui ne cède au calcul d’épanchement. Confusion des peines est un récit de survie offert au lecteur avec une rare élégance. Voici l’histoire d’un homme qui n’a jamais connu son père. Sa mère d’une santé fragile décède. Il a six ans. Voici un enfant recueilli par une marraine bondieusarde qui tout de même l’abandonne dans un orphelinat. Voici un orphelin confronté à de nouvelles règles : l’humiliation, les coups, l’injustice. Voici un enfant jeté de tuteurs en familles d’accueil plus ou moins bienveillantes. Voici la prison. Voici l’errance et le désir de vie chevillé au corps malgré de faibles lueurs d’amour. Voici un livre de grand secours venu de l’enfer et un écrivain à la langue majestueuse. Une œuvre-vie dirait-on de nos jours. L’écriture face aux bourreaux. Le don dans toutes ses acceptions. Guy Darol

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BIBLIOGRAPHIE

Toxique. Pierre Tisné, 1939.
L'Admission. Albin Michel, 1941.
Mort-né. Albin Michel, 1941.

Seule la vie... :
I. Confusion des peines. Gallimard, 1943 ; Finitude, 2011.
II. Joyeux, fais ton fourbi... Le Pré-aux-Clercs, 1947 ; Finitude, 2012.
III. Le Temps des hommes. Le Pré-aux-Clercs, 1948 ; à paraître aux éditions Finitude.

La Berceuse irlandaise. Mithra, 1951.



10 novembre 2009

MANDIARGUES-PAULHAN ❘ CORRESPONDANCE 1947-1968

 

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La correspondance Jean Paulhan - André Pieyre de Mandiargues réunit trois cents lettres, cartes et billets échangés entre 1947 et 1968 sur le ton de l'amitié fervente passé au sas de l'ironie mordante et de la pensée désobligeante. Sans doute le meilleur zoom sur la NRF reparue en 1953, co-dirigée par Jean Paulhan et dans laquelle André Pieyre de Mandiargues donne sa rubrique « Le Temps, comme il passe ».

Où il est question de l'internement d'Isidore Isou, de Maurice Saillet en « petite vermine », d'Albert Paraz en « dangereux jettatore », de René Char à « l'attitude résistante », d'orthographie, du « poète trop peu connu » Maurice Blanchard, du marquis Hervey Saint-Denis, de Raymond Radiguet réécrit par Grasset, d'Histoire d'O comparé à La Princesse de Clèves, de Jean-Pierre Duprey, de la figure horrible et épouvantable du mot Académie (entendre l'Acadéfraise), du passage à tabac de Georges Hugnet, puni d'avoir mal écrit sur Benjamin Péret, du pacifiste et libertaire Louis Lecoin mais aussi de Filippo de Pisis, de Jean Dubuffet et de bien d'autres choses sapides.

Cette édition a été établie, minutieusement annotée et superbement préfacée par Eric Dussert et Iwona Tokarska-Castant.

Je précise qu'Eric Dussert est le fournisseur alerte et croustillant de L'Alamblog ainsi que le directeur de la collection L'Alambic aux éditions de L'Arbre vengeur. Quant à Iwona Tokarsaka-Castant, elle est l'une des meilleures exégètes de l'œuvre d'André Pieyre de Mandiargues.

 

André Pieyre de Mandiargues - Jean Paulhan

Correspondance 1947 - 1968

Les Cahiers de la NRF

Editions Gallimard

442 pages, 35 €